"Je ne suis pas du genre "on fait dans la discorde"
Et j'ai l'oeil amical
Mais s'il y a des fruits où il faut que je morde
Je mords et ça fait mal."
Léo Ferré.
En attendant la suite...
En attendant la suite, il se leva un matin pas plus beau que les autres, en prenant bien garde de mettre d'abord le pied droit par terre. Il lui fallait se trouver une âme soeur qui voudrait bien remettre à neuf les plâtres écaillés que l'autre avait laissés dans sa tête en partant.
Il se déguisa donc en Prince plus ou moins charmant, mi Donjuan mi Don Quichotte et, avec son regard sombre pour unique bouclier, son espoir nouveau pour unique Rossinante, il partit à la conquête de ces moulins à vents rectifiés "eighties" que sont les coeurs des jeunes filles. Il mit son beau costume, celui qu'elle avait choisit pour lui, puis, armé de sa guitare et de ses chansons aigres-douces, il alla se donner en spectacle.
Et quel spectacle !
Cinq heures de musiques, de chansons, d'esprit (oui, d'esprit, même ça !) devant un parterre de jeunes étudiantes en grève mais pâmées d'aises, toutes plus jolies les unes que les autres, plus aguichantes, plus allumeuses...
"J'adore !", pensait-il au volant de sa jaguar imaginaire modifiée wagon SNCF non fumeur, qui l'emmenait en dix sept minutes de chez lui à la fac, de chez lui à son terrain de chasse préféré...
Il ne pouvait pas penser mieux : il adorait. Sentir autour de lui ces demoiselles qui prennent des airs, qui sourient bruyamment, qui cherchent leurs meilleurs profils, se regardent vaguement complices au moindre jeu de mots un peu facile, qui restent accrochées à sa voix comme des trapézistes volantes aux bras de leurs porteurs... Tout celà, ces chuchottements, ces appartées, tous ces coups de coude, ces yeux qui brillent démesurément, toute cette chaude ambiance le grisait.
Etait-ce par manque de compétences ou, avec plus d'indulgence, par manque d'habitude, toujours est-il qu'il n'aimait pas draguer. Il trouvait que c'était trop... facile ! Et surtout, cela finissait souvent par occuper une bonne partie de son temps, faute de l'occuper lui-même...
Digressions :
La chasse à la "p'tit'-femme", contrairement à tout ce qu'on a coutûme de penser, s'apparente beaucoup plus à la chasse aux éléphants qu'à la chasse aux papillons.
Il faut une fois pour toutes se mettre dans la tête qu'une femme qui se fait courtiser n'est pas un être fragile à prendre avec des pincettes, mais au contraire, un mastodonte à cueillir à la balle de neuf millimètres. En fait, toute la technique consiste dans l'agencement habile et discret de pièges précis autant qu'étranges. Essayons d'expliquer.
Un piège doit être assez discret pour que la "biche" qui serait facilement choquée par des propos crus et verts, soit mise à l'aise : il faut qu'elles comprennent, ces charmantes créatures, que nous ne leur voulons que du bien ! Mais en même temps, le piège doit être suffisamment voyant pour pouvoir faire face à d'éventuelles surdités et donc d'éventuelles sourdes à ce genre de langage que sont les pièges habiles et discrets.
Car c'est bien d'un langage qu'il s'agit. Un peu compliqué, sans doute, un peu improvisé, avec tout ce que cela implique de rattages, rires jaunes et autres lourdeurs. Attention, condition "sine qua non" du bon fonctionnement de la règle et du jeu : le langage doit être indirect. On parle, on parle, mais on ne dit jamais ce qu'on voudrait dire.
En fait, on se fait comprendre. Avec, là encore, tout ce que cela suppose d'écueils et d'obstacles de toutes sortes ; car il arrive, plus souvent que parfois, (parlerai-je en connaissance de cause ?) qu'on se fasse mal comprendre. Et là, c'est le drame assuré.
C'est aussi un sport. Poser des pièges est un sport ; peut-être le moins dangeureux de tous, mais certainement un des plus fatigants et des plus ingrats. La partie se déroule entre deux joueurs de sexe opposé, sous le nez et la barbe de spectateurs qui n'en devront rien savoir avant l'issue, avant le score final. La durée du combat varie selon la force des caractères en présence, de cinq minutes à cinq mois. Tout dépend de l'expensivité du baratineur et de la résistance de la baratinée. Le "vaincoeur", pour finir, n'étant que très rarement celui que l'on croit...
La partie consiste en une série de compliments plus ou moins réussis et sincères, que l'amant-en-action offre à la maitresse-en-puissance, qui te vous les accueille avec des airs de princesse offensée alors qu'elle n'attendait que ça.
Elle procède aussi d'une ponctuation particulière, faite de sourires appuyés, d'attouchements furtifs et de longs regards qui en disent plus long encore... La seule arme permise aux deux combattants est l'apparence. Tout se joue sous et sur l'apparence. Et des deux, là encore, ce n'est pas celle à qui l'on pense qui en fait le plus. L'apparence est le but, la solution, à tous les sens du terme : il faut faire croire à l'autre qu'on est exactement celui qu'elle voudrait qu'on soit.
La récompense ? Oh ! En fin de compte et de tout, pas grand chose ! Une valse rapide, trop rapide, dans les dédales inquiétantes de secrets anatomiques où rien ne vaut l'effet de surprise. Et, ce qu'il en reste, ma foi, quand le contrat est rompu, il faut s'attendre à tout : soit on a été génial et on a une réputation en conséquence et conséquente, soit on a été quelconque, banal, "déjà vu", voire "déjà goûté" ( !) et c'est la porte ouverte à toutes sortes de... fuites !
Beaucoup de mal et de douleur pour pas grand chose de très consistant et durable.
Par contre, il adorait se faire draguer et goûtait avec un plaisir infini, intense et innéfable, la gêne, le trouble et l'émotion qui s'emparent des demoiselles qui, le croyant de bois, font des pieds et des mains -et du reste !- pour allumer la mèche...