Et puis le majuscule ennui qui nous sclérose
Mon pauvre amour car nous pensons les mêmes choses
En attendant que l'ange nous métamorphose.
Léo Ferré
"Tu dis que tu ne m'aimes pas, et pour te le prouver, tu te mets des oeillères et tu recenses mes défauts ; pardon, mes preuves d'amour. Tu m'affirmes que je suis jaloux, donc invivable ; et quand je te rappelle la haine qui embuait ton regard le jour où nous avons croisé ma camarade de classe Louisa au jardin public, tu ne peux t'empêcher de baisser les yeux, de sourire et d'avouer.
Tu me reproches d'être un abject calculateur et quand je te démontre, par a + b justement, que si j'en étais vraiment un, nous ne serions pas là à perdre notre temps en bavardages inutiles, tout ce que tu trouves à dire c'est : "peut-être"...
Du coup j'en viens à me demander si je n'aurais pas mieux fait de calculer !
Mais je me convainc qu'il est trop tard et me reconnais une grosse gaffe : celle de t'aimer au point de ne plus rien vouloir qui ne soit pour toi, par toi, avec toi. Cela exige une sincérité à toute épreuve et toi, ma Célimène 1976, le mot même t'est étranger... Tu ne ments peut-être pas comme tu respires, mais il y a aussi de ça. Le plus grave c'est que tu ne t'en rends pas compte, car pour mentir aux autres, tu te ments à toi-même. De telle sorte que, pour avoir bonne conscience "catholique", tu n'aies pas l'impression de te tromper, de te jouer la comédie.
Alors tu te persuades. Et ce qui n'était qu'artifice pour se donner bonne conscience et raison, devient certitude d'avoir raison. Marie, fais attention, tu t'es bâtie une forteresse de toutes tes certitudes, mais tu ne dois pas perdre de vue que ces murs ne reposent sur rien ; ni fondements, ni fondations d'aucune sorte. Un jour ils vont te tomber dessus comme ceux d'un chateau de cartes pris dans une cascade d'éternuements ; et tu vas te retrouver "à poil sous la lune !"...
D'ailleurs, tu le sais très bien ; et, hélas, ça te renforce dans ton idée, ton jusqu'auboutisme suicidaire : j'ai mis le doigt dans l'engrenage alors, tant qu'à faire et puisque nous y sommes, que mon bras suive, et mon corps, et ma tête, et mon âme, alouette ! "Je mets longtemps à me décider, mais quand je me décide, c'est définitif !". Et vogue la galère ! Tout ce qui est définitif est mort et par les temps qui courent, tout ce qui est mort ne sent pas que la rose...
Tu sais très bien tout cela ; alors tu t'enfonces... Tu fais celle qui ne sait pas ce qu'est le regret, mais je sais qu'au fond de toi... Tiens, tu vois, tu souris. En fait, j'ai fini par comprendre : ce que tu n'as jamais pu supporter chez moi, c'est ma lucidité. J'ai toujours tout vu juste ! Tout ! Même le coup de vent que tu as essayé en vain, je peux te le dire maintenant, de me faire prendre pour un courant d'air (...) !
Le tort que j'ai eu, encore un, c'est de te dire, de t'expliquer, de te faire avouer, sans jamais le vouloir vraiment, que j'avais raison. J'étais la première faille dans ta muraille ouest, celle que l'on nomme géographiquement : le mur du sentiment privé et personnel. Et quelle faille ! Je voulais être su et non caché ; et toi, tu avais honte de notre amour.
Mais je ne t'en veux pas ; c'était ta manière d'aimer : tu voulais préserver nos petites personnes des calomnies, protéger notre amour à la petite semaine : lundis à vendredis inclus, diminution faite des temps d'obligations familiales, amicales et professionnelles. Alors tu as fait deux mondes : d'un côté la vie avec un petit "v" comme "tranquilité familiale" et de l'autre, l'Amour avec un grand "A" comme "attention à la marche". Et je ne t'ai pas facilité la tâche : je voulais -à tout prix ?- que tu mettes quelqu'un dans la confidence, dans le coup avec toi, avec nous, qui tu voudrais pourvu que ce soit quelqu'un de ta vie avec un petit "v" comme "de tous les jours".
Quelqu'un qui aurait fait la jonction entre tes deux univers, qui t'aurait aidée à joindre les deux bouts, vu que moi, pour ne pas te déplaire, je ne pouvais pas le faire. Moi qui avais tant envie de t'aider, de nous aider ! Mais tu n'en as fait qu'à ton idée : vous disiez ? Une faille ? Eh bien, réfléchissons : nous avions une muraille impénétrable, un mur inviolable, celui du sentiment. Nous avons maintenant un mur supposé être le même, mais dont l'imperméabilité et l'inviolabilité sont remises en cause par l'apparition soudaine autant que malvenue d'une faille désobligeante autant qu'honteuse : l'amour !
De plus, comme pour saler l'addition, il s'agit là d'une faille de la race des exhibitionistes, qui ne se laisse pas aisément colmater. Problème : comment faire pour recouvrer la tranquilité passée, celle du temps béni où il n'y avait ni faille ni brêche, ni problème ? Saint Rosaire, Saint Rosaire, courrez à notre secours ! Vous disiez ? Une faille gênante ? Supprimez le mur, la faille n'aura plus de raison d'être ! Et c'est ce que tu as fait. Tu as soigné le rhume de cerveau en supprimant le cerveau et au bout du compte le rhume est resté : je t'aime toujours.