Episode 13.
Celà partait un peu dans tous les sens, et tenait plus du fouillis littéraire que de l'histoire romancée mais construite...
Il laissait libre cours à son inspiration, rebondissant de mot en image, de lieu-commun en cliché, au gré imprévisible de son goût pour les bons mots, les formules choquantes plus que "choc", et les phrases à lire à voix haute...
En peu de mots : il se faisait plaisir. Oh ! Un petit plaisir bien personnel et égoïste, pas cher et sans conséquence d'aucune sorte. Il avait toujours considéré l'écriture comme une récréation, un loisir, un plaisir, et il s'y adonnait volontiers à la moindre occasion, persuadé encore une fois que cela ne portait pas à conséquences. Et il est vrai qu'en soit, écrire est une activité plutôt tranquille...
Là où cela commençait à se gâter c'est qu'en l'occurence il n'écrivait plus pour lui tout seul. Sa compagne, qu'il ne sollicitait pas vraiment pour le faire, avait la critique facile et ne trouvait qu'un intérêt annecdotique à la chose. "Tu es trop compliqué.", lui reprochait-elle ; "personne n'aura la patience de te lire". Et quand il répondait qu'il n'écrivait pas forcément pour qu'on le lise, elle soulignait l'inutilité patente d'une telle démarche... "Tu gagnerais du temps en t'occupant de tondre la pelouse...".
Il ne lui en voulait pas pour autant : il savait qu'elle avait raison ; c'était plus du temps perdu qu'autre chose. Un luxe, quoi. Un luxe qui pour l'instant n'avait pas de prix autre que le temps volé aux nécessités de la vie... Alors...
Alors never mind ! Même s'il ne s'en fichait pas vraiment et qu'il mit longtemps avant de reprendre sa page d'écriture quotidienne...
Par contre, ses pages si personnelles eurent l'heur de plaire à la cohorte féminine de l'opération Romance, qui dévorait littéralement les écrits du Caméléon Réciproque, avec envie et quasi déraison, goulument ! En fait, et sans le savoir évidemment, le héros malgré lui était devenu leur complément historique, leur complice involontaire, dans leur oeuvre de création romanesque collective...
En effet, si au départ il ne s'agissait que de contrôler des humeurs, ce contrôle manquait parfois de consistance ou sonnait faux, simplement parce qu'il n'était basé sur aucun vécu préalable de plus de 24 heures... Le cobaye manquait d'épaisseur historique, de références à une vie antérieure, ou à une expérience forcément explicative d'un comportement.
L'aubaine fut donc bienvenue : ces dames apprendraient de la plume même de leur "victime" les tenants et les aboutissants d'un comportement qu'elle s'éverturaient alors plus facilement à rendre compatible, voire possible. L'essentiel du programme était d'agir discrètement, le plus discrètement possible et cette connaissance, même partielle, même partiale, de la façon dont il avait agi dans telle ou telle circonstance, rendait plausible les réactions qu'elles lui préfabriquaient de temps en temps à la va-vite...
Au bout de quelques semaines, la deuxième phase de l'opération Romance était prête à être lancée...