Episode 10
« Equipe médicale, à vous de jouer. Vous avez seize minutes avant l'intervention des « psy ».
Douze suffiront. »
Neuf chirurgiens autour d'un crâne. Est-ce assez pour inquiéter ? Inquiéter qui ? Personne n'est là pour voir ce qui est en train d'advenir du patient servi, là, sur un plateau. Neuf femmes en combinaisons étanches, cernées d'appareils électroniques, d'écrans de contrôle et d'un nombre certain de micro-ordinateurs, et qui s'affairent de leurs dix-huit mains gantées sur la surface concave d'un front « large à souhait », comme l'avait dit madame le professeur de neurochirurgie.
« Le but de cette opération est d'insérer au niveau de la tempe droite du cobaye une micro-puce émettrice, reliée en permanence via notre satellite à notre serveur central. Cet implant microscopique nous informera en temps réel des humeurs, et surtout des changements d'humeur, de notre client et sera capable d'exécuter un certain nombre d'actions commandées, elles aussi en temps réel, depuis notre centre de décision. La technique utilisée ici est un prolongement technologique de celle qui a été mise en œuvre par la société l'Oréal pour ses pacemakers neuvième génération. Ces derniers sont programmés pour avertir, toujours via satellite, un centre de secours de l'imminence d'une panne cardiaque chez le patient dans lequel ils sont implantés, et exécuter les ordres de correction ou de prévention reçus en retour des médecins de garde. Notre utilisation de cette technologie de pointe va encore plus loin dans le domaine de la manipulation à distance puisqu'elle nous permet, non seulement de surveiller la santé mentale ou caractérielle de notre client, mais également de l'aider à penser juste, toujours en temps réel.
Nous nous interdisons toute fois de connaître le lieu où se trouve notre protégé, comme le détail plus ou moins explicite et imagé de ses pensées. Pas question de faire du voyeurisme malsain ou de la science-fiction à trois francs six sous ! Nous ne sommes ni démiurges ni démons, et n'avons jamais eu l'intention de jouer aux apprenties-sorcières. Notre intention est plus versatile, voire plus amusante : corriger le jeu des couleurs émises par le cerveau de notre créature en partant du principe que quand c'est rouge, c'est signe que çà ne va pas, et quand c'est bleu, c'est le nirvana.
Mais à ce niveau du discours, je sors de mes compétences et préfères transmettre le relais à ma consœur psy qui vous expliquera, bien mieux que je ne pourrais le faire, la palette de l'esprit. »
L'assemblée se fendit d'une salve mesurée d'applaudissements feutrés, rapidement maîtrisée pour permettre à la psy d'entamer sa partie de la conférence.
« Je me joins à vous pour féliciter ma consoeur et son équipe pour leur efficacité technique et ce qui semble être la réussite de la première phase de notre opération Romance.
A partir du moment où notre homme se réveillera dans la cage d'ascenseur où nous l'avons cueilli, nous allons pouvoir, en temps réel, connaître, mesurer, et modifier si nécessaire, son état d'esprit et ses humeurs. La merveille technologique insérée dans son cerveau retranscrit en ondes colorées sur nos terminaux, ses dispositions mentales, au fur et à mesure qu'elles se modifient au sein même de son cerveau.
Ainsi, une poussée d'angoisse se traduira en une jolie courbe verte dont les pics et les dépressions varieront en fonction de l'intensité de l'angoisse en question. Aux experts alors de décider s'il faut ou non adoucir cette peur, la laisser faire, l'accentuer ou, pourquoi pas, la compenser d'une autre couleur plus ou moins complémentaire. Le processus serait bien trop long à expliquer ici, mais nous tenons à votre disposition tous les documents explicatifs ainsi que les résultats des tests effectués en prévision de cette expérience in vivo.
Afin de nous permettre d'ajuster au mieux les paramètres de cette seconde phase de l'opération « Romance », nous nous contenterons, durant les dix prochains jours, d'observer sans intervenir ; cela permettra à notre patient de s'habituer à son implant électronique, si par incroyable il arrivait à se rendre compte de sa présence. Et, toujours dans un même souci de progressivité, nos interventions seront dans un premier temps très espacées pour devenir progressivement plus fréquentes voire systématiques.
Nous mettrons à profit cette période transitoire pour affiner nos objectifs, toutes ensemble. C'est pourquoi nous vous invitons quotidiennement à nous rejoindre dans le forum #romance, et dès ce soir vingt-deux heures GMT, pour un premier bilan. Mesdames, je vous remercie. »
Nouvelle salve d'applaudissement feutrés puis brouhaha et évacuation des amphithéâtres, pendant qu'au même instant la brigade féminine d'enlèvement réparait son méfait en déposant délicatement l'homme sur le sol moquetté de la cabine d'ascenseur.