Episode 5
Une autre histoire ?
Pas sûr…
Chassez le naturel il revient par la fenêtre (on peut même dire "window" dans ce cas précis). Tordez le cou au destin, il vous absoudra de votre crime pourvu qu'il puisse se rappeler à votre bon souvenir…
En cinq ans c'est facile de dire qu'il s'en est passé des choses…
Elle a pris quelques rides autour des yeux, imperceptibles encore, mais pleines de promesses... Il a pris quelques kilos, rien de grave puisque sans lendemains possibles… Leur statut social respectif a pris de l'assurance, et en ces temps de crise de l'emploi c'est plutôt bon signe, signe qu'ils avaient su investir les bonnes filières…
Responsable des achats pour le compte d'une grande enseigne de distribution, elle traquait la ristourne, la remise et le rabais dans la jungle des fournisseurs de linge de maison. Responsable des ventes au sein d'une sociétés d'espaces publicitaires multi-supports, il persécutait son imagination fertile pour proposer à chaque client potentiel le médium adéquat et personnalisé qui conciliât son budget de campagne et la rentabilité maximale escomptée.
Deux emplois si peu de tout repos qu'il leur fallait un exutoire quotidien, un « défouloir » du soir, bonsoir… Et pour se laver de tout le stress accumulé au long d'une journée, ils n'avaient trouvé qu'un moyen de fortune (à tous les sens du terme) : le changement d'espace-temps…
Sans s'être jamais concertés ou consultés ils avaient troqué leurs terminaux Minitels contre deux micro-ordinateurs (fournis par leurs employeurs ), deux abonnements à Internet (souscrits par leurs employeurs), deux programmes permettant de dialoguer en direct sur un canal « IRC » (téléchargés gracieusement sur un site de « shareware »).
Et chaque soir que Dieu faisait, chacun derrière son écran, ils s'en allaient se perdre dans les mondes virtuels, parmi les cybernautes de tout poil et de toute condition, des experts comme des novices, des sages comme des fous furieux, des naïfs comme des coriaces, des …
Ce qui ne pouvait pas arriver, arriva tout de même…
« Tu ne vas tout de même pas me refaire le coup du "dommage"…
_ c'est quelle a de la mémoire en plus… sauf qu'il y a cinq ans je lui faisais le coup du "dommage" parce que je ne connaissais pas son numéro de téléphone…
_ et en cinq ans je n'ai, évidemment, pas pu en changer…
_ évidemment… sinon à quoi bon braver les lois du hasard et de la nécessité qui nous réunissent envers et contre toute attente, ici, ce soir…
_ lyrisme également superflu… plus besoin de charmer…
_ plus besoin ? déjà conquise ?
_conquise depuis longtemps, acquise…c'est une autre paire de manches…
_ qu'est-ce que les manches ont à voir ici ?
_ elles préparent la rime…
_ ?
_ les neurones ont pris un coup de vieux ? cinq ans, pourtant, c'est pas grand chose…
_ un coup de vieux ? non… juste un peu d'épaisseur… et surtout un nouveau plaisir… celui de voler à l'interlocutrice son effet de style… dans un quart d'heure à la… « maison blanche » ?
_ on ne vous a pas appris que sur internet les distances étaient abolies et que je peux tout aussi bien me trouver à Paris qu'à New York, à Limoges qu'à Bancok ?
_ pourquoi faire alors, la rime… ?
_ toujours aussi fort…
_ est-ce que cette fois je suis autorisé à passer te prendre chez-toi ?
_ on va même gagner du temps et le boire chez-moi ce verre des retrouvailles… »
Le verre, les verres… Des retrouvailles, des projets, de la soif…
Et les heures qui filent, évadées du temps qui passe, passé à se passer du … temps…
Aux premières lueurs du jour qui transpirent du store mal ajusté, à bout de mots, de phrases et d'idées, décider sans se consulter de consulter, justement, les pages du jour des agendas respectifs. Jauger le poids financier des rendez-vous prévus et décider de réaménager leur agencement professionnel, histoire de dégager une plage horaire de repos compensatoire…
Et même si la parenthèse ne procède pas d'une mise en commun des instants volés, même si c'est chacun chez-soi, le scénario concocté par le Grand Inconnu, par le destin retors, ne prendra pas une nouvelle direction fantasque, ne rebondira pas tel le ressort imprévisible d'une intrigue mal fagotée.
Naturellement, à contre-courant de ce renouveau impromptu et sage (puisque les retrouvailles n'ont concerné, ce soir-là en tout cas, ni leurs épidermes ni leurs fantasmes), ils vont se revoir et se revoir encore, tant et si bien qu'ils vont finir par s'unir devant Dieu et les hommes.
Le mariage eut lieu quatre mois, vingt jours et dix heures plus tard.