Le mardi 6 mai 2003.
Par : LeProf
Romance électronique (1)
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-  épisode 1

« Dommage… »

Le mot se forme sur l'écran, au fur et à mesure que les doigts le composent sur le clavier. La touche de confirmation, ensuite. Et l'attente agitée de la réponse, pour finir. Une attente d'une longueur, d'une langueur infinie, meublée d'allers-retours compulsifs de la liste des connectés du forum aux écrans-surprises de leurs cartes de visite…

Le clignotement soudain du message informant de l'arrivée d'une réponse. La manipulation frénétique permettant d'en prendre connaissance : « 01.46.20.12.58 »…

Et là : jubilation intérieure mal contenue, comme la sensation si agréable d'une nouvelle victoire personnelle à épingler en bonne place sur le tableau d'honneur de son amour-propre. Seuls ceux qui ont pratiqué ou pratiquent encore le dialogue-minitel peuvent comprendre…

Les autres peuvent essayer : branchez-vous à un forum de discussion en direct, contactez un pseudonyme, échangez ce qu'il faut de phrases abruptes ou malhabiles et proposez à l'interlocuteur de poursuivre de vive voix, au téléphone, une conversation qui semble bien commencer. Quatre-vingt-dix neuf fois sur cent, la réponse évidente consiste en un refus, poli mais ferme, de transmettre les coordonnées téléphoniques qui permettraient d'engager un vrai dialogue « vocalisé ». Surtout lorsque derrière l'écran, à l'autre bout du fil ténu de la conversation prétexte, l'interpellée est une femme.

Que ce soit au nom de principes légitimes ou pour conforter la rumeur qui promet déboires et dangers de toutes sortes, à l'imprudente ; une femme ne peut pas donner son numéro de téléphone, qui plus est, à un inconnu…

Une fois que le sésame s'est affiché, il faut sans perdre de temps, mais sans précipitation non-plus, préparer les conditions idéales qui finiront de rendre inévitable la troisième phase du jeu : la rencontre. Eteindre la machine infernale après avoir noté soigneusement le numéro et l'identité de sa propriétaire ou, à défaut, son « masque-pseudo », indice fragile d'une réalité qu'on devine agréable. Installer l'ambiance… Baisser la lumière aussi, comme si la pénombre se voyait mieux au téléphone, ou comme s'il était nécessaire d'atténuer les contours de la réalité, pour ne pas être distrait d'une concentration indispensable à l'intuition qu'il va falloir maintenant aiguiser au fil dé-tendu des mots échangés…

Deux gorgées de cognac pour s'échauffer la voix, une cigarette aussi longue que blonde pour entretenir la partie grave de sa tessiture, et composer, décomposer même, les dix chiffres si patiemment conquis…

« Bonsoir… »

Stratégiquement parlant, le premier des deux qui prononce la première parole, prend un avantage certain, ne serait-ce que dans la conduite de l'échange, sur l'autre. Mais en même temps, le premier qui parle se dévoile et prend le risque d'avoir une voix qui déplaise à l'autre, à ses attentes, à ses présupposés… Mais spontanément, le second à parler pressent qu'il aurait tout aussi bien pu être le premier ( ! ) et enchaîne dans un souffle, en écho presque naturel, son « bonsoir » à lui ou elle, histoire d'égaliser le score des avantages comparatifs…

Une fraction de seconde plus tard, le temps d'un battement d'ailes d'ange qui passerait, la certitude que la dame illumine son regard d'un sourire radieux ; c'est fou comme cela s'entend au téléphone, le sourire d'une femme. Planter alors sa première banderille : « Pourquoi vous souriez ? » et attendre la réaction.



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