Quand un homme tombe au fond d'un puits, qu'importe celui qui l'y pousse, puisque c'est son propre poids qui l'entraîne au fond le plus vite.
Proverbe Malais
Cette infortune passée, il prit sur lui de n'être pas plus marqué que ça et suivit sans discussion inutile, le cours tortueux de sa destinée immédiate. A quoi bon provoquer le hasard puisqu'il se chargeait si bien tout seul des aléas et des surprises, des mystères et des habitudes, des écueils et des récompenses...
L'année universitaire se terminait, lamentablement étirée de partiel en partiel, et de vagues projets de vacances commençaient à pointer leurs horizons lointains. Un soir de tarot-marathon-omelette-purée-cointreau, les projets passèrent au stade des préparatifs. Il s'était mis d'accord avec lui-même pour une destination à portée de moyens, et c'est en Grèce qu'il irait ressourcer son inspiration. Il faut bien avouer que cela ne l'enchantait pas vraiment ; il se demandait bien quelle langue lui permettrait de s'y faire comprendre. Mais son ami de toujours avait fini par le convaincre, affichant cette belle assurance qu'il lui enviait chaque jour un peu plus...
Partir, facile à dire... Encore faut-il que l'intendance suive. Pas question de demander le moindre argent à ses géniteurs, il faudrait encore rendre des comptes un jour ou l'autre. Trouver donc du boulot, n'importe quoi pourvu que les subsides suivent.
Il alla frapper aux portes des agences de travail temporaire, pour finir par se retrouver derrière les guichets de l'une d'entre elles, à s'occuper des... intérimaires ! Le comble ! Et, comme il faut bien rendre service de temps en temps, il remplaça au pied levé la perle rare promise par la publicité et qu'il était parfois difficile de trouver.
Il en garde toute une collection de certificats de travail, qui vont de conducteur ofset quatre couleurs, à manutentionnaire en objets d'orfèvrerie, en passant par agent administratif troisième échelon, carriste dans une usine d'emboutissage de fûts métalliques de peinture et même marinier à conduire des péniches dans le port de Genevilliers. Le tout, bien entendu, au culot : en autodidacte complet, apprenant vite et sur le tas, inconscient de tout, des risques, des dangers, des difficultés techniques, sans la moindre expérience, si ce n'est livresque, de toutes ces choses. Comme quoi, la lecture, ça n'améliore pas que l'orthographe...
Là encore et toujours, le caméléon officiait avec une constance sans faille. Il assurait facilement et en douceur, les transitions les plus incongrues, ne négligeant ni le moindre détail, ni même la plus perceptible des improvisations, pour donner le change et laisser croire que la sincérité présidait aux destinées mouvementées, comme la banalité préside aus destins attentistes...
Deux mois passèrent ainsi, à compléter le temps et arrondir les subsides, en donnant la sérénade chaque soir, dans un restaurant italien : piano-bar,dos au public pour ne pas déranger, ça permet de dîner à la pause, à moindre frais. Toujours ce souci de multiplication des moyens de s'offrir des vacances plus confortables...
Sentimentalement, ce fut la période la plus calme de celles qu'il avait traversées jusque là. Comme s'il était persuadé que toutes les jolies femmes avaient déserté la ville pour aller se faire voir ailleurs, en bord de mer et sans haut de maillot de bain. Celles qui étaient restées, ne le regardaient pas et il se fit l'écho de cette "inconsidération" distinguée,en leur retournant, sinon du mépris, du moins de l'indiférence...
Il se réfugia pour la forme, dans l'incursion rapide et répétée, dans la visite guidée, du musée de ses revers amoureux. Souvenirs cuisants d'amour propre dépité, souvenirs criants de dépits déplacés, et qui lui inspirèrent mille petits commencements de chansons à venir et trois résolutions d'ordre pratique, de celles qu'on se promet de tenir comme on se lance dans un régime amaigrissant : une volonté de fer pour l'attrait de la nouveauté, un sens de la durée complétement élastique de huit jours à huit secondes !
Premièrement : changer d'attitudes et d'habitudes, moins de scrupules et plus d'initiatives. Deuxièmement : changer de look et de vue de l'esprit, plus de fantaisie et moins de responsabilisation. Troisièmement : changer la passoire qui se voulait cuirasse contre le champ magnétique du blasé de service. Le caméléon aurait du pain sur la planche...
La planche ? ça cadrait bien avec le temps des vacances...
L'heure du départ approchait. Il allait enfin pouvoir passer aux actes. Mais le cours de l'histoire, lui, ne l'entendait pas avec cette facilité là qu'ont les évènements à couler de source dans le lit des rivières logiques...
A deux jours de boucler les sacs-à-dos, une cascade de... "faits nouveaux" vint modifier la suite prévue du programme...