Ils se levèrent, elle lui prit le bras et l'entraîna imperceptiblement, le guidant de telle sorte qu'il aurait pu imaginer avoir inversé les rôles et qu'il l'emmenait chez lui. Mais c'est bel et bien chez elle qu'il se retrouva, confortablement assis dans un fauteuil "modern'style", un verre de Jet27 à la main, détaillant du même regard amusé le décor et sa proprétaire.
Elle s'était assise sur la banquette et buvait, elle aussi, un Jet27 bien frappé. Un peu lassée de le voir tourner la tête dans tous les sens avec ce fichu sourire figé, elle prit soudain mais calmement sa voix la plus chaude et débita à la façon d'un sacro-saint "nom, prénom, âge et qualité" juridique :
"Madame D., agnès, trente deux ans, mariée, un enfant de deux ans en vacances chez sa grand-mère, pas de profession bien établie, sort les soirs où son mari est en voyage d'affaires et invite le premier venu à prendre un verre au domicile conjugal. çà te va ?
Non."
Elle haussa les épaules et son regard se fit fuyant. Il se leva et sans lui laisser le temps de dire ou de penser quoi que ce soit, il enchaîna :
"Non, ça ne me va pas. Je préfère Maryline Monroe, vingt ans, mariée en rêve, sans enfant ni en vacances ni ailleurs, profession femme-femme, sort les soirs où son prince charmant remet en état sa monture fougueuse mais fatiguée et invite le dernier des imbéciles à essuyer les plâtres de ses colères rentrées...
Mais...
Mais moi qui n'ai jamais rien su faire de mes dix doigts à part m'en ronger les ongles, je dis "pouce", je renonce, c'est trop dûr, je n'ai pas mérité ça et continuez sans moi.
Mais...
Mais moi qui, passées certaines heures avancées de la nuit ne sais plus contenir la fougue intarissable d'un discours que je redoute mal embouché, je dis "excusez-moi mademoiselle, d'avoir à vous jouer cette scène approximative dictée par ma timidité crasse...
Assez ! ! !
... bon d'accord, mais...
Mais rien du tout ! Tu te tais ! ! !"
Un petit silence ciné-vérité s'offrit une nuée d'anges passants. Il s'était assis à côté d'elle. Il ne pensait plus à rien, attendant que le destin s'occupât un peu de donner la suite qu'il convenait à cette aventure là.
Le destin, voilà l'ennemi. Il remarqua que la plupart de ses "malheurs" venaient de son complexe d'infériorité vis à vis du destin. Un vrai complexe, lourd d'expériences dont il n'avait jamais voulu tenir compte, persuadé d'avoir omis un geste ou une parole dans la formule magique de la vie.
Le destin qui cette fois prenait des allures d'entremetteur. Elle s'approcha très près de lui et sans lui demander son avis, l'embrassa. Sur la joue. Droite. Comme il ne réagissait pas, elle se lova contre lui. Sans rien dire. Elle prit son bras, s'en fit une écharpe de tendresse, et attendit.
Elle aurait pu attendre longtemps si d'insidieuses fourmies n'étaient venues l'ankiloser. Elle se leva et sans qu'il fut échangé la moindre parole, l'entraîna dans l'obscurité complice d'une pièce qui ne pouvait être, selon lui, qu'une chambre à coucher. Chambre à coucher, immense pied de nez des mots. Pour ne pas avoir l'air de se laisser mener sans opposer la moindre résistence, il se planta là, à mi-chemin du lit, entre chien et loup, entre chèvre et dessert, et dit :
"Je n'aime pas l'obscurité sournoise des territoires que je ne connais pas...
Je n'aime pas la lumière aveuglante des déserts que je ne connais que de trop..."
Décidément, tu commences à me plaire, ma belle. J'adore jouer quand ma partenaire comprend à demi-mot le degré d'intimité et de complicité qu'il faut introduire dans chaque phrase, chaque intonation, chaque geste...
Ils arrivèrent à un compromis : elle glissa une lampe de chevet sous le lit et celà donna un éclairage inquiétant et calme à la fois, trouble et troublant.
La suite fut inévitable.
Et ils ne cherchèrent d'ailleurs pas à l'éviter...