Il griffonna au dos de son ticket de train les raisons de son découchage, mentit qu'il allait dormir chez untel, précisa qu'il viendrait prendre son petit déjeuner à l'heure habituelle, glissa le tout sous la porte et redescendit...prendre l'air.
La nuit s'annonçait blanche et il espérait tenir les yeux ouverts jusqu'à l'aurore. Il hésita longtemps entre tourner en rond dans la cage d'escalier, ou arpenter les espaces verts de la résidence. Il opta pour le deuxième vertige et, sans s'en rendre compte, prit le pas calme et détendu du promeneur attardé...
Le caméléon, celui des moments difficiles, oeuvrait avec sérieux : pas question qu'on le prit pour un rodeur en mal de mauvais coup, ou pire, pour undistrait ayant oublié ses clefs ( ! ).
Le caméléon remplissait si bien ses fonctions qu'il ne s'étonna pas un seul instant de croiser sur son chemin un homme qui promenait son chien, un couple qui s'embrassait à bouche que veux-tu sous les saules et deux jeunes filles, bras-dessus, bras dessous, allant grand train. Tout cela le plus normalement du monde, comme si de rien était, comme s'il n'était pas deux heures vingt du matin...
Pour se remémorer le bon vieux temps, il suivit les deux demoiselles bras dessus, bras dessous. La nuit les embellissait. Elles ne semblaient pas inquiètes outre mesure de la filature inconsciente qu'il avait entreprise ; elles riaient fort, envoûtants appels de sirènes mythiques. Elles finirent leur course tentatrice, avalées par une porte cochère, vorace et grinçante...
Il poursuivit sa ronde nonchalante par les chemins boisés que les promoteurs, dans leur bonté immobilière, avaient semés là, entre asphalte et béton. Dans un renfoncement de buissons civiquement taillés au bon goût de l'ordre établi, il crut distinguer une silhouette et l'entendre sangloter. Il ne pouvait tout de même pas passer indifférent...
"Vous n'avez besoin de rien, madame ?"
Le regard mouillé d'une femme visiblement en pleurs le dévisagea quelques secondes, suffisamment pour qu'il apprécia la limpidité de deux immenses yeux clairs, écarquillés à plaisir...
"- Si je peux vous rendre service...
Vous n'auriez pas une cigarette ?
Blonde...
Je veux bien, merci...
... ...
...merci...
Il n'y a pas de quoi... Vous êtes sûre que ça va aller ?
Vous voulez bien vous asseoir un moment ? j'ai un peu peur...
Vous n'avez pas où aller ?
Je ne veux aller nulle part ; mais si vous êtes pressé, aurevoir...
Pas du tout : je suis à la porte de chez-moi ; j'ai oublié la moitié de mes clefs !"
Il venait de réussir à la faire sourire. Sourire mouillé, à l'écho des yeux ; sourire fragile, aussi. Il n'osait pas entamer quelque dialogue que ce fut et pour ne pas être en reste, il alluma lui aussi une cigarette.
Leurs volutes respectives se battaient en duel dans le halo "hamiltonien" d'un réverbère qui avait poussé là, plante anachronique. D'aucuns auraient pu voir dans ces joutes fumeuses le transfert à peine discret de deux agressivités retenues, mesurant leurs forces, leurs silences, leurs impatiences. Mais les acteurs de cette scène pseudo intimiste pour cinéma imperméable, ne jouaient pas du tout dans le ton du producteur, ni dans l'optique du metteur en scène. Lui pensait qu'ainsi il ne finirait pas la nuit tout seul ; elle..., à quoi pouvait-elle bien penser ?
Ils restèrent comme ça, sans rien se dire, à regarder ailleurs le temps passer. Comme s'ils se connaissaient de longue date et comme si de rien était, elle lui demanda sans ambage si elle pouvait appuyer sa tête contre son épaule pour dormir un peu. Comme si de rien était et comme s'ils se connaissaient de longue date,il accepta...
Elle s'endormit, beauté frémissante, et pour ne pas s'écrouler aussi, il se mit à compter les fenêtres des bâtiments qui les encerclaient, lui et sa princesse abandonnée... C'est elle qui rompit le silence la première...
"-Vous ne dormez pas ?
Non, j'approche de la centaine..."
Elle se redressa un peu, inquiète de savoir de quelle centaine il s'agissait. Son regard se fit inquisiteur et il se sentit obligé de donner des explications...
"-Pour ne pas m'endormir, je comptais les fenêtres...
Vous voulez que nous allions chez moi ?
C'est à dire que...
Ne cherchez pas à comprendre, s'il vous plait...
Je ne cherche rien du tout, mais j'avoue que ça me dépasse un peu : nous ne nous connaissons ni d'Eve ni d'Adam et vous m'invitez à ...
A venir chez moi. Qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire ?
Heu... rien... tout compte fait : rien..."