Les banques de l'amour sont pleines à craquer
Les je t'aime publics assomment les affiches
Et les adolescents ont des lèvres postiches...
Miserere Seigneur du fond des oreillers...
Léo Ferré
Et puis le temps passa, alchimie du désespoir...
Et mon histoire ne t'intéresse plus...
Il faut dire que maintenant tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles et qu'il n'y a plus de raison que je te serve ma soupe populaire.
J'aimerais pourtant te raconter comment tout va se finir. Mais je sens bien que mes ragots d'alcôve n'ont plus la place qu'elles avaient au hit parade de tes lectures de chevet. Peut-être est-ce parce qu'il n'y a plus de livres, mais peut-être aussi parce que ton lit a pris tant de place qu'il n'y a plus de chevet...
Il va me falloir ruser pour regagner ton écoute critique. Mes mots vont devoir refaire le trottoir sur la virginité absolue de mes pages blanches quadrillées.
Je n'inventerai plus : je dirai ce qui est, avec juste ce qu'il faut de paradoxe pour allonger la sauce.
Sauce piquante pour ranimer la flamme de l'intrigue inconnue ; pour raviver le cinéma irrésolu dont tu seras la spectatrice privilégiée.
Ne raccroche pas encore : notre communication littéraire réclame de jouer les prolongations. N'aie crainte, j'ai prévu beaucoup de pièces de monnaie à glisser dans les fentes avides de nos curiosités mutuelles, de quoi nous préserver du "bip bip" censeur...
Pour commencer je vais changer l'emballage. Au moins que mes études de marketing me servent à quelque chose. Modification des têtes de chapitre, remplacement des exergues empruntées à Ferré (sinon je vais finir par lui devoir des droits d'auteur !) par d'autres moins personnalisées et, pourquoi pas, transformation radicale du mode d'écriture. Il faut réinventer l'âme du roman ; l'imagination de certains lecteurs est difficile à concurrencer. Je connais des enfants gavés de télévision et qui ne réclament plus d'histoires à leurs parents, tant ils prennent goût à se les inventer eux-mêmes. Et toi, tu fais pareil.
A moi donc de brancher ma plume bavarde sur la fréquence pirate de tes fantasmes inavoués. Si je veux que tu m'accompagnes encore pendant quelques longueurs, il va me falloir consulter le sorcier qui m'habite malgré moi...
Et puis, qui sait, si tu me donnes une chance je sens bien que je saurai combler tes envies de savoir...
A moins qu'il ne me vienne à l'idée de tout remettre en question, tout ce que tu te dis savoir sur moi, tout ce que tu dis me connaître. Douce ivresse des coups de théâtre ! Je ne me connais pas moi-même et tu prétends commencer à me connaître, à me comprendre...
Je n'ai pas besoin qu'on me comprenne ! Je ne suis pas un paragraphe obscur dans une bible kafkaïenne. Je ne suis pas non plus un cas clinique idéal à psychanalyser d'urgence. En fait de certitudes, je n'ai que des illusions sur moi-même. Et heureusement, encore ! Tout ce que je sais, tout ce qui est définitif m'ennuie, m'encombre, m'étouffe...
Allez viens, laisse-toi tomber dans mes pièges malhabiles, laisse-toi monter la tête en cathédrale, je viendrai ensuite y célébrer des messes noires, des bachanales roses et des rites bizares, à faire frémir les collonnes à la une de la presse à scandale.
Et s'il faut encore retrouver quelque identité civile lourde à porter, nous nous inventerons des masques...
Des masques de caméléons.
Réciproques...
(Nous verrons ensuite s'il faut y voir quoi que ce soit qu'il aurait fallu dire plus tôt ou taire à jamais...).