"Vous avez fait votre choix, messieurs dames ?
le mien est fait, par contre madame n'est pas encore tout à fait décidée...
puis-je noter le vôtre, Monsieur ?
oui, alors en entrée : oeufs cocotte façon mamie suzanne et ensuite une choucroute de poissons...
très bien monsieur, vous prendrez du vin ?
oui, mais je préfère attendre de savoir ce qu'à choisi madame pour vous l'indiquer
madame a choisi : six huitres "perles blanches" n°3 pour commencer et une choucroute de poissons également...
très bien madame...
nous prendrons un sancerre blanc et une bouteille d'eau minérale non gazeuse.
très bien, monsieur, je vous souhaîte un bon appétit messieurs dames..."
Un temps d'arrêt, un moment de silence puis...
"- çà c'est une bonne idée, j'ai très faim...
et puis il y a l'embarras du choix, c'est fou toutes ces variétés de pains...
j'aime bien, moi...
... en plus il est bien frais...
mmm... alors ?
alors quoi ?
explique-moi...
que je t'explique quoi ?
pourquoi un chapitre entier composé de feuilles blanches...
il m'a semblé que c'était tout ce qui pouvait traduire mon état d'esprit de l'époque...
de l'époque...
pourquoi tu dis ça ?
non, rien... ton état d'esprit de l'époque...
ben oui... et alors ?
de l'époque et non pas du moment...
pourquoi tu dis ça ?
décidément tu as de la conversation, ce soir !
pardon ?
bon d'accord... ça continue... c'est pas grave...
qu'est-ce qui continue ?
ça va faire un mois que tu n'as pas décroché une parole agréable ou un sourire et tu me parles d'état d'esprit de l'époque !
...
il ya quelque chose qui ne va pas, non ?
...
tu écris des pages et des pages de souvenirs soit-disant "légendés", et tu ne fais plus que ça... plus aucune conversation plaisante...plus rien à dire ?
...
plus rien à me dire ?
... mais...
ha non, hein... pas de mais, s'il te plait... pas de justification foireuse que d'ailleurs je ne te demande pas...
..."
A nouveau un silence pesant, laissant deviner le brouhaha feutré de la salle du restaurant... Le micro dissimulé sous la corbeille à pain filtrait automatiquement les bruits parasites de l'ambiance...
Une voix surgit soudain de derrière l'écran sans image qui retransmettait le son de l'opération en cours : "Vous pouvez commencer : augmentation de la force d'inertie..." Un rayon mauve de plus en plus intense commença à envelopper l'atmosphère...
"Nous allons empêcher notre homme de répondre quoi que ce soit, lui qui sait si mal maîtriser ses réparties singlantes. Le but ? Eviter que la soirée ne tourne à la scène de ménage vulgaire et banale".
"Agent 51, agent 51...
Oui, agent 51 ?
on a un problème là...
dites ?
madame a quitté le restaurant : puisque tu n'as rien à me dire, je ne vois pas ce que je fais encore là avec toi... et elle s'est levée, a demandé son vestiaire et est partie...
et que fait monsieur ?
il est prostré et silencieux et découpe des mouillettes pour ses oeufs cocotte..."
Eclats de rires dans l'assistance.
"Nous interrompons l'opération Romance électronique, mes dames. Cet incident nous montre qu'il aurait fallu pouvoir agir sur l'état d'esprit de la compagne de notre cobaye. Encore que c'est peut-être justement ce que nous venons de faire, indirectement, par mutisme forcé interposé..."