Le samedi 20 septembre 2003.
Par : LeProf
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Rappel : suite

D'avoir couru avant, il a fallu que je ne puisse pas te suivre (refrain connu : je cours après les femmes mais elles courent trop vite !) et, quand je suis arrivé, t'étais déjà assise, bras tendus, pianotant nerveusement le volant, une clope martyre entre tes doigts blancs de rage. Sans rien dire, j'ai retiré mon blouson, relevé mes manches ; t'as dit à voix basse et rentrée : "Fous le camp".

J'ai voulu te faire à mon tour le coup du "ça ne marche pas", j'ai ouvert ta portière pour prendre les clefs d'accès au coffre. Cette fois, tu as crié de toutes tes forces : "Fous moi le camp ! ! !".

Ma main est restée là, arrêtée à mi-course. Je l'y ai laissée, en l'air, à réfléchir à je ne sais quoi qu'elle n'a pas voulu me dire. Et, quand elle a commencé à être ridicule, je lui ai sauvé la face en la retirant de son "no-mains-land" ( ! ). Lentement, très, très lentement. A trente six images par seconde. Et pour casser le rythme, pour jouer le jeu jusqu'au bout,pour "exprimer la tension dramatique du moment", j'ai brusquement claqué ta portière. Violemment. Le plus violemment possible.

Le temps d'apprécier ta grimace et j'ai reboutonné mes manches, calmement, posément. J'ai remis mon blouson, calmement, posément. J'ai sorti mon peigne de ma poche intérieure gauche, calmement, posément. Je me suis recoiffé dans le reflet du parebrise, calmement, posément. Et je suis reparti. En sifflottant. Calmement. Posément.

Mal, très mal à l'aise et en même temps, bien, si bien, comme soulagé : je venais de consommer ta rupture par l'autre bout de la racine : la fleur... Et c'est la bouche encore pleine de cette amertume grisante, que j'ai été rejoindre... ta meilleure amie !

Bien sûr, j'aurais pu lui dire dans quelle situation délicate je t'avais laissée, l'aide dont tu avais besoin. Mais il aurait fallu ensuite expliquer pourquoi je n'étais pas là-bas, à manier le cric et la manivelle. Et je ne voulais pas. Par peur de tout ce qui est définitif. Alors sans réfléchir ou presque, j'ai dit entre deux bises : "-T'as pas vu Marie ?

- Non, je pensais qu'elle était avec toi...

-  Eh bien, tu vois...

-  Elle a du passer faire le plein avant de venir.

-  Peut-être... Tu viens prendre un pot ?

-  ... ..."

C'est toujours la même chose : qui ne dit mot consent et nous nous sommes retrouvés assis à la même table, sur la même banquette et, magie du recommencement, elle a commandé un citron pressé avec deux sucres et un téléphonne.

Après, nous avons beaucoup parlé, elle avec les mains, moi comme j'ai pu, de mon meilleur ami. J'ai parlé de mon meilleur ami avec ta meilleure amie et tu voudrais qu'on en reste là, entre chèvre et dessert ! Elle m'a posé des tas de questions du style : "... et qu'est-ce qu'il pense de moi, et qu'est-ce qu'il penserait de moi, et est-ce qu'il pense à moi...". Je lui ai raconté des tas d'histoires plus ou moins vécues. Elle a tout pris pour argent comptant. Elle a même payé les consommations. Ah ! L'amour ! Quand elle a eu sa dose, s'en gardant un peu pour les prochaines fois, nous avons repris nos cliques et le chemin des amphis.

Tu n'y étais pas. Evidemment. J'ai continué alors ma comédie, je lui ai demandé qu'elle te dise que je te cherchais, si jamais elle te trouvait avnt moi. Ce qui restait fort improbable : c'était même tout le contraire puisqu'au lieu de te chercher, j'ai été me bourer le crâne de fonctions de production et de choix optimal du producteur en concurrence pûre et parfaite... ... ... ...)

Il trouvait cela un peu trop épique à son goût ; le roman tournait tout simplement au conte de fées. Le ton, le temps, le style, tout contribuait à transformer sa petite histoire égocentrique en fable rose-lilas à l'usage d'adolescentes pensionnaires. Pourtant, il aurait bien voulu l'écrire ce livre, ne serait-ce que pour exorciser son dernier grand amour galère. Il disait que "quand un sentiment te reste en travers de la gorge et que tu as quelque facilité pour la peinture, la musique ou l'écriture, sublime-la, étale-la à la face du monde, pour que tes problèmes soient de notoriété publique et qu'ils finissent par sombrer dans l'oubli collectif. Les autres doivent oublier à ta place. Et puis ça leur est tellement plus facile !".

Mais, pour en finir avec ce fameux roman, il savait aussi que l'exorcisme ne ferait effet qu'à l'instant même où elle le lirait, elle, unique objet de sa folie sentimentale, elle, l'amante religieuse, la mente religieuse, elle qui avait fait tant de dégats dans sa petite tête, pendant qu'il comptait sur sa bouche humide, la douzaine d'enfants qu'il aurait pu lui faire !

Et il n'était pas question qu'elle lise quoi que ce soit signé de lui puisque tout le monde veillait à ce qu'ils ne se rencontrent plus jamais.

Il ne s'en remit pas tout de suite et pendant très longtemps il n'eut plus ni le goût, ni l'envied'écrire la moindre chanson, la moindre phrase, le moindre mot...

Plue envie, non plus, de faire le moindre effort pour manger, dormir, se raser, parler, travailler. Plus envie de rien. Les mois passèrent, il voyait de moins en moins de monde et passait son temps en promenades solitaires. Il avait fini par accepter son isolement, sa mise en quarantaine volontaire.

Il donna l'impression constante de fuir.

Aucun de ses amis n'arrivaient à le "rencontrer" ; il en oublia même certains et pas des plus mauvais, de façon définitive. Il voulait renouveler son environnement. Il se trouva un emploi d'occasion : pianiste de huit à dix dans un restaurant très vaguement italien ; l'argent qu'il y gagnait suffisait toujours à le conforter dans sa "retraîte". Même là, il donnait l'impression de fuir : il avait fait installer le piano de telle sorte qu'il tournât le dos aux dîneurs et qu'il puisse s'éclipser, l'heure venue, sans déranger personne.

Le caméléon qui sommeillait en lui et sa réciprocité congénitale, modifiait la météorologie ambiante au diapason de son amertume intérieure. Temps maussade pour âme éthérée. Et toute l'eau du ciel, loin de le laver de ses malaises additionnés, l'angluait tant et plus dans le quotidien médiocre de son désoeuvrement.

Il erra longtemps dans ces paysages-là ; deux ans.

Deux ans à se demander si des fois il ne portait pas en lui un je ne sais quoi de trop qui porterait malheur. Deux ans à traîner une tristesse lourde de mille et une répétitions générales d'une scène qu'il avait jouée faux, un certain jour de Mai où elle lui avait dit : "Tout est fini".

Deux ans passés à se passer de tendresse, de baisers dans le cou et d'amours folles.



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