Et vos yeux que teignait la bonté des jardins
Quand les printemps de vos vingt ans faisaient la roue,
Me regardaient comme on regarde un vieux tapin
Qui misérablement au désespoir se noue.
Léo Ferré
Dès lors, ce fut l'hiver dans sa tête...
Les ingénues qui s'y promenaient, finissaient toujours par attrapper froid et puis s'en allaient soigner leurs rhumes de cerveaux au contact facile de mâles épidermes. Elles se détachaient avec une telle aisance, qu'il avait fini par croire que c'était partie entière de leur nature intime, cette fichue manie de vous remercier trop tôt d'avoir bien voulu égayer leurs sombres solitudes, l'instant d'une éternité...
Dès lors, ce fut l'hiver dans sa tête...
Les fausses demoiselles qui y jouaient à la marelle, avaient oublié d'enlever leurs talons aiguïlles. Adorable insoucience. Mais il ne fallait rien dire, ni montrer la moindre souffrance, sous peine d'avoir tort. Sous peine de les décevoir : les fausses demoiselles ne sont pas du genre à se laisser marcher sur... les pieds !
Dès lors, ce fut l'hiver dans sa tête...
De respectables dames y tenaient réunions et s'y étripaient, l'air de rien, avec juste ce qu'il faut de sel pour mettre sur les plaies... C'était leur manière à elles de s'effacer les rides : on s'offre une jeunesse, puis deux, puis trois et ça vous rajeunit d'autant. Tu parles d'une jouvence à bon marché ! Circonstances atténuantes, elles savaient le secret qui fait vibrer les hommes et jouaient avec brio de cette corde là, dont elles sont à la fois l'âme et l'archet...
Dès lors, ce fut l'hiver dans sa tête...
Et l'hiver, les femmes sont laides !
Alors...
Alors dans un premier temps, il entreprit d'écrire un roman. Il voulait raconter l'histoire qu'il venait de traverser, avec détails et échanges de lettres à l'appui. Mais il jugea très vite qu'il donnait dans l'autobiographie malsaine et son livre n'eut jamais qu'un seul chapitre.
Rappel :
T'as posé tes kilos sur la banquette d'en face, t'as dit : "J'voudrais te parler" et sans attendre que je te l'accorde, tu m'as pris la tête !
Tu m'as chanté la chanson de l'amour mal enclanché, emmanché, détaché, et que c'était prévisible, et que c'était prévu, et qu'on fait bien de s'arrêter là. Pour dire quelque chose, j'ai dit : "Où ?". T'as dit : "Quoi ?". J'ai repris : "S'arrêter où ?". T'as levé les yeux au ciel et t'as dit "Non, sans rire...". Je n'ai pas compris, car je ne riais pas.
T'as levé du même coup de cils tes kilos à peine posés, magie de la physique attractionnelle...
T'as commandé un citron pressé. Avec deux sucres et un téléphone. Pour me faire sourire, j'ai imaginé l'instant critique où tu mettrais à dissoudre dans ton jus de citron, tes deux sucres et ton téléphone. Et pour me donner bonne et juste contenance, j'ai allumé ma pipe. Comme tu tardais à raccrocher, j'ai joué à faire des ronds de fumée...
T'es revenue, t'as reposé tes kilos sur la banquette et t'as dit : " T'es bien d'accord ?". Qui ne dit mot consent ; alors j'ai préféré dire : "D'accord pour qu'on aille toi et moi faire l'amour, là tout de suite, dans ta voiture. Allez, tout de suite. Et ne discute pas. Ne cherche pas à savoir si c'est bien ou mal, si c'est le moment ou pas, si ton père savait ou si en d'autres temps, d'autres lieux, tu aurais dit oui sans hésiter une seconde. Lève-toi, enfile ta veste et va m'attendre dans la voiture. Le temps de payer l'addition et j'arrive. Surtout, n'ouvre pas les fenêtres et récite une ou deux fables à voix haute : ça fera de la buée. Allez." T'as pris l'air de dire : "Non, mon vieux, ça ne marche pas, ça ne marche plus" et tu as commencé à tourner ta cuillère. A mon grand étonnement, le téléphone a fondu plus vite que le sucre. Mais je n'ai pas eu le temps de te le dire : j'avais déjà payé, j'étais déjà devant ta voiture, et... tu n'y étais pas.
Qu'à celà ne tienne !
J'ai dégonfflé ta roue arrière droite, j'ai ébouriffé mes cheuveux et j'ai couru à perdre haleine, pour perdre haleine et t'annoncer ingénuement mais tout essoufflé : "Marie, tu as une roue à plat !"
T'as pas pris le temps de vider ton verre, t'as juste eu celui de dire merde et de penser qu''est-ce qu'elle va gueuler ! Elle : ta soeur : sa voiture.