Le dimanche 7 septembre 2003.
Par : LeProf
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"Je suis l'orgue de ceux qui n'ont plus de musique

Et mes trente deux pieds m'empêchent de Marcher."

Léo Ferré

Ah il le prenait comme ça ! Il allait voir de quel bois dont on fait les crucifix, elle se chauffait ! Non mais regardez moi ce minable qui prend des airs condescendants ! oh ! Faudrait voir à ne pas renverser les rôles !

Un peu plus et c'était elle qui allait regretter toute sa vie de ne plus vouloir "dormir" avec lui ! Il allait finir par la convaincre que c'était une faveur qu'il lui accordait de l'étouffer sous sa fichue tendresse...

Attend un peu, bonhomme, je te réserve de ces surprises à te faire sauter la cervelle. Et je n'ai pas, pour cela, besoin de faire photocopier tes lettres avant de te les rendre, comme tu m'en as fait le coup. Décidément, il y a longtemps que les ponts auraient dû sauter entre nous. A chaque jour qui passe, tu rajoutes une pierre à mes certitudes. Je ne me persuade pas le moins du monde : c'est toi qui me persuades !

Et ne crois pas que je ne vois pas clair dans ton jeu : toutes ces filles que tu affiches un peu partout, comme pour me souligner mon insignifiance, comme pour me démontrer à quel point je ne suis plus indispensable, irremplaçable, innoubliable... C'est elles que tu trompes, pas moi. Je te le redis : tu ne perds rien pour attendre...

Il ne sut jamais rien de cette colère-là, mais n'eut pas trop de mal à reconstituer toute l'histoire quand il en apprit, plus tard, le dénouement irréversible...

Prospective :

Elle savait qu'en rattant in extrémis le train de trente quatre, elle aurait la chance de voyager en compagnie du beau blond qui lui avait si gentillement laissé sa place assise l'autre soir...

Elle s'appliqua donc dans son grand rôle de composition et loupa rageusement l'omnibus qui ne demandait qu'à lui rendre service en ces circonstances. Faussement désabusée, elle retourna dans le hall pour consulter le tableau des horaires. Et après l'inévitable soupir pour la forme, elle s'offrit le luxe de s'acheter un paquet de cigarettes ultra longues au kiosque. Sa monnaie récupérée, elle laissa traîner son regard sur les magazines et se surprit à apprécier la couverture engageante d'une revue pour hommes, exhibant une paire de fesses tout ce qu'il y a de plus féminines...

Avant de se rendre à nouveau sur le quai, elle scruta rapidement la faune singulière qui s'agitait là, espérant voir s'y distinguer son prince charmant, l'air vaguement ailleurs, la démarche assurée et le sourire bien au-dessus de tout çà... Pas de sang bleu à l'horizon, ni de regard éveillé surnageant cette marée de têtes à problèmes insolubles.

Elle s'engagea plus avant et force lui fut de constater qu'il était bien là. Dans la bousculade de ses idées au portillon étroit de ses bonnes intentions, elle fit tomber son parapluie. ça commence bien ! Ridicule ! Vite, un sourire de complaisance à sens unique, histoire de montrer qu'on sait se pardonner à soi-même les maladresses les plus insignifiantes...

Bon, quand faut y aller, faut y aller. Une cigarette. Oh ! Zut ! J'ai oublié mon briquet ! C'est bête, non ? Vérifions quand même. Suit alors une fouille bruyante du sac à main, investigation vaine qui s'achève en moue désapointée. Et...

-  pardon monsieur, auriez-vous du feu s'il vous plait ?
-  ... ...
-  Merci.
-  Pas de quoi.

ça ne marche pas des masses, ma biche. C'est trop classique,, trop téléphonné ton histoire. Il a compris tout de suite ! S'il a tout de suite compris, qu'est-ce qu'il attend pour prendre la suite des opérations ? Encore un timide ! C'est bien ma veine ! Et le train qui arrive... ça va trop vite, ça va trop vite... Tiens, pour une fois je me suis mise juste devant une porte... C'est bon signe... J'espère que ça va continuer et qu'il n'y aura plus de places assises dans le wagon... Un peu de sang froid, ma grande... Laisse descendre le monde... Là...

Mais qu'est-ce qu'il fait cet idiot ? Il ne monte pas ? Dépêche toi, monsieur, la fermeture des portes est automatique ! Ah non ! Ce serait trop bête ! Je redescends...

Et maintenant j'ai l'air de quoi ? Ah les mecs ! Ils ont un de ces chics pour te mettre dans des situations pas possibles ! Tant pis je me lance !

-  il ne vous plaisait pas ce train ?
-  ... ...
-  je dis qu'il fallait qu'il ait bien mauvaise mine pour que vous dédaigniez de la sorte ce train que vous avez l'habitude de prendre chaque matin quoiqu'il arrive...
-  mais...
-  je sais, je ne suis pas très naturelle, mais mettez-vous un peu à ma place : je comptais établir le contact dans le train et voilà que vous vous mettez à le bouder. Alors je me dis que c'est trop bête, et je redescends.
-  ... ...
-  non mais faut pas croire : j'ai l'air comme ça, mais je ne suis pas folle. Tenez, je vous propose quelque chose : on arrête la les frais et on reprend tout à zéro. D'accord ? Et puis vous n'avez plus intérêt à dire non, parce que sinon je vais... je vais me mettre à pleurer...

Elle se mit effectivement à larmoyer. Le type, complètement perdu, reste un instant pétrifié de surprise et pendant que sa stupéfaction se transforme en gêne prononcée, voire en honte inconfortable, il tente de détourner la conversation.

-  Votre rimel va couler...

Votre rimel va couler ! C'est tout ce qu'il trouve à me dire ce con ! Je me moque de mon rimel !

-  Tenez, prenez ce mouchoir et allons boire un café pendant que vous me raconterez tous vos petits malheurs...

Mmmm ! Il sent drôlement bon son mouchoir... A partir de maintenant je ne dis plus rien. Je suis le mouvement, ça ne pourra pas aller plus mal que si j'y mets mon grain de sel...

Sept mois plus tard ils se marièrent !

Et quatre mois après naissait un garçon...

Et, encore aujourd'hui, il ne savait rien d'officiel au sujet de ce mariage forcé, ce qui était un comble puisque le beau blond en question était le frère de son meilleur ami, aujourd'hui encore et, pour couronner ( !)le tout : son dentiste. Le meilleur ami, son dentiste... Pas le frère...

Il l'avait pourtant bien avertie, la garce ! Il lui avait répété sur tous les tons de la décadence conjuguée, qu'elle allait faire la plus grossière erreur de sa vie en le laissant choir. Il avait même poussé le vice jusqu'à lui raconter les déboires qu'avaient eu à affronter ses précédentes amours folles, une fois qu'elles l'avaient abandonné là, écorché vif, de la craie plein le coeur et l'âme en déconfiture...

Mais elle avait cru qu'il tentait une de ses dernières chances de la récupérer. Elle avait même trouvé cela tout simplement odieux et bas. Il espérait pourtant qu'elle s'en soit souvenu, le jour où elle avait dû annoncer à ses parents qu'elle était enceinte et où ils décidèrent qu'elle devait se marier au plus vite...

Par contre, il espérait aussi qu'elle ne s'en souvint plus du tout quand, deux mois après sa naissance, l'enfant mourut d'une malformation congénitale...

Parce que cet enfant là, c'était un peu de sa faute...



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